L’élimination de l’Algérie en Coupe du monde continue de provoquer de vifs débats. Entre les choix de Vladimir Petkovic, la gestion de la Fédération algérienne de football et la question désormais brûlante de sa succession, les responsabilités sont scrutées de près. Si les Verts ont atteint le deuxième tour, le contenu affiché, l’absence de maîtrise collective et la sortie face à la Suisse ont laissé un sentiment d’inachevé, voire de profond gâchis.
Ancien international algérien, fort de 33 sélections entre 1990 et 1999, Khaled Lounici connaît parfaitement les exigences de la sélection nationale. Passé également par les bancs d’Annaba, Skikda, l’USM El Harrach, Blida ou encore le Paradou AC, il dispose d’un regard à la fois technique, critique et profondément ancré dans la réalité du football algérien.
Philippe Troussier : « Oui, une sélection africaine peut gagner le Mondial dès cette année »
Sollicité en exclusivité par Africafoot, l’ancien milieu des Verts livre une analyse sans détour de la participation algérienne au Mondial. Il revient sur les erreurs de Petkovic, la responsabilité de la Fédération algérienne de football (FAF), le profil du futur sélectionneur et les problèmes de fond qui freinent encore le développement du football national.
Une Coupe du monde jugée négative
Quelle analyse faites-vous de la participation de l’Algérie à la Coupe du monde ?
Pour moi, elle est négative, et ce sur tous les plans : technique, tactique et mental. Malgré notre victoire contre la Jordanie, nous sommes passés à côté. Nous n’avons pas affiché la solidité nécessaire pour aller loin, que ce soit dans notre jeu ou dans notre état d’esprit. Il n’y avait pas d’envie. Personnellement, je n’ai pas reconnu notre sélection. Sur ce plan-là, nous nous sommes mal préparés.
Même si le deuxième tour a été atteint, vous considérez donc cette participation comme un échec ?
Évidemment. C’était un deuxième tour dans une Coupe du monde à 48 nations, avec trois équipes qualifiées par groupe. Avec seulement deux qualifiés, nous ne serions pas passés. Si nous avions réalisé le même parcours que certains de nos voisins d’Afrique du Nord, j’aurais pu dire que c’était une réussite. Mais là, ce n’est pas le cas.
Il aurait été compliqué de ne pas sortir de cette poule. Nous avons perdu contre l’Argentine, mais quand on voit les difficultés qu’elle a eues face au Cap-Vert, on comprend qu’elle n’était pas aussi forte que cela. Et l’Algérie, ce n’est pas le Cap-Vert.
Petkovic ciblé pour ses choix
Après l’élimination contre la Suisse, Vladimir Petkovic a affirmé que cette participation était une réussite, notamment parce que l’Algérie ne s’était plus qualifiée pour un Mondial depuis 12 ans. Que pensez-vous de cette déclaration ?
Ce n’est pas aujourd’hui que l’Algérie découvre la Coupe du monde. Nous jouons cette compétition depuis 1982, à une époque où Petkovic était encore très jeune. Il a tenu ce discours pour masquer ses propres erreurs. Il n’a pas trouvé d’explication à notre sortie par la petite porte.
Il n’avait pas à s’exprimer ainsi. C’est désolant de la part d’un technicien. On aurait dit qu’il nous avait rendu un service en nous qualifiant pour la Coupe du monde. Or, l’Algérie y était déjà allée avant lui.
Algérie : Karim Belhocine en pole pour remplacer Petkovic, le grand imbroglio ?
Sur le plan technico-tactique, c’est un entraîneur qui a totalement failli. Il a aussi failli dans ses compositions d’équipe. D’un match à l’autre, il changeait constamment, avec des choix qui n’avaient aucun sens. Nous disputions les matches amicaux avec une équipe et un système donnés, puis, au début du Mondial, il change tout. Dans ces conditions, il était impossible de trouver de la complémentarité et de la cohésion sur le terrain.
Pour vous, la responsabilité de cette élimination prématurée incombe donc davantage à lui qu’aux joueurs ?
Oui, parce que c’est lui le sélectionneur. C’est lui qui choisit les joueurs, les aligne et opte pour les différents systèmes de jeu. D’ailleurs, il n’a jamais eu de schéma préférentiel. Et les systèmes qu’il a utilisés ne correspondaient absolument pas aux qualités de ses joueurs.
Il ne faut pas être un génie, ni un entraîneur très diplômé, pour comprendre, par exemple, qu’Ibrahim Maza n’est pas un avant-centre.
Le futur sélectionneur de l’Algérie en débat
Petkovic devrait très certainement quitter son poste. Êtes-vous de ceux qui pensent qu’il faut désormais faire appel au savoir-faire local ?
Pour être honnête, et avec tout le respect que j’ai pour mes collègues algériens, je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui un entraîneur parfaitement taillé pour cette responsabilité. Ils n’ont pas, selon moi, toutes les aptitudes nécessaires.
Un sélectionneur, avant même d’être un grand entraîneur, doit avoir une forte personnalité et une vraie autorité. Il doit en imposer, parce qu’il va gérer des joueurs qui évoluent au plus haut niveau.
Mondial 2026 : L’élimination amère de l’Algérie au cœur des débats, Noureddine Zekri réagit
En revanche, je suis favorable à l’idée que le futur sélectionneur soit entouré de techniciens algériens dans son staff. Un peu comme cela avait été le cas avec Vahid Halilhodzic, qui était épaulé par Noureddine Kourichi et Abdelhafid Tasfaout.
Des adjoints algériens auront cette fibre patriotique et travailleront pour le bien de l’équipe nationale et du pays. Les erreurs constatées avec Petkovic ne se reproduiront plus. Ils auront aussi peur pour leur réputation auprès de leurs compatriotes. Ils ne pourront donc pas tricher. S’ils voient quelque chose d’anormal, ils le signaleront. Ils ne seront pas des béni-oui-oui, ne se contenteront pas de toucher leur salaire et penseront à l’intérêt général.
Des techniciens comme Mounir Zeghdoud ou Billel Dziri ne sont donc pas, selon vous, taillés pour la sélection ?
Ce sont des entraîneurs d’avenir. Ils travaillent en Algérie, mais inutile de vous dire ce que je pense du niveau de notre championnat. Il n’en faut pas beaucoup pour entraîner dans cette ligue. Les compétences ne sont pas toujours jugées à leur juste valeur. Je sais de quoi je parle, car je suis dans le milieu et j’y ai entraîné.
L’équipe nationale est donc, à mon sens, encore trop grande pour eux. En revanche, je peux citer Abdelkader Amrani, qui est parfaitement qualifié selon moi. Même comme adjoint, il peut beaucoup apporter. Il a un excellent profil. Il y a aussi Adel Amrouche, instructeur UEFA, qui possède une expérience en Afrique. Lui aussi, je le verrais très bien comme assistant.
Moussa Saïb : « L’Algérie est passée à côté, il est temps de faire confiance aux techniciens locaux »
Pour revenir à Billel Dziri, qui est mon ami, je pense qu’il doit encore s’aguerrir. Si j’apprends qu’il est choisi, je l’appelle moi-même pour lui déconseiller d’y aller. Parce que si cela ne marche pas, tout ce qu’il a construit risque de s’effondrer. On l’a vu avec Abdelhak Benchikha. Depuis sa défaite contre le Maroc en 2011, il n’est plus prophète en son pays. Il doit aller entraîner à l’étranger pour obtenir la reconnaissance qu’il mérite.
Et que pensez-vous de profils comme Anthar Yahia ou Karim Matmour, dont les noms circulent depuis quelques jours ?
Non plus. Anthar Yahia n’a pas, sauf erreur de ma part, les diplômes requis. En revanche, je le verrais très bien comme président de la Fédération. Dans le management, il est très compétent. Il est polyglotte et connaît parfaitement le football.
La FAF et la formation au cœur du problème
Nous avons parlé du sélectionneur et des joueurs, mais la Fédération a-t-elle aussi sa part de responsabilité dans ce qui est arrivé ? La prolongation de Petkovic avant le Mondial apparaît notamment comme une grosse erreur stratégique…
Oui, je suis d’accord. Le prolonger une semaine avant la compétition était une grossière erreur. Pourtant, nous avions déjà connu une erreur similaire avec l’Espagnol Lucas Alcaraz. Kheireddine Zetchi lui avait fait signer un long contrat, il n’est resté que quelques matches et il est reparti avec un gros pactole.
Il fallait être patients. Là, Petkovic s’est assuré des indemnités correspondant à deux années de contrat. En plus, il l’a déjà fait avec Bordeaux, qu’il a attaqué en justice. Le club continue de le payer.
Décryptage de l’élimination de l’Algérie avec Abder Ramdane
Partout dans le monde, c’est la Direction technique nationale qui choisit le sélectionneur. Mais pas chez nous. Et lorsqu’il a été prolongé, le bureau fédéral n’a même pas été consulté.
Au-delà de la sélection A, l’Algérie n’a-t-elle pas aussi un problème plus profond au niveau de la formation ? On ne voit plus éclore suffisamment de jeunes talents…
Tout à fait. C’est à la Fédération de faire bouger les choses et de prendre réellement en considération les catégories jeunes, non seulement au niveau des sélections, mais aussi dans les clubs.
Il faut investir dans les académies aux quatre coins du pays. Aujourd’hui, en Ligue 1 algérienne, on surpaye des joueurs moyens, alors que nous avons la capacité de débloquer des budgets pour nous occuper sérieusement de nos jeunes.
Sans parler du fait que, souvent, les meilleurs ne jouent pas. Il y a de l’interventionnisme à tous les étages. Quand je vois ce qui se fait au Sénégal, je suis envieux.




