Éliminée par la Suisse, l’Algérie quitte la Coupe du monde 2026 par la petite porte. Ancien footballeur algérien passé par la Ligue 1 et la Bundesliga et aujourd’hui entraîneur, Abder Ramdane a accepté de revenir pour Africafoot sur ce naufrage collectif.
Entretien sans langue de bois, entre constat tactique amer, plaidoyer pour la jeunesse et appel à une refondation du football algérien.
Abder, quel regard portes-tu sur cette élimination face à la Suisse ?
C’est difficile de juger au lendemain d’une défaite pareille. Ce que je retiens, c’est que l’Algérie n’a pas joué son jeu. On a vu d’autres équipes se montrer beaucoup plus agressives, chercher à produire du football, alors que nos joueurs savent jouer au ballon, savent courir, savent combiner. Et là, malheureusement, on n’a rien vu de tout ça.
Je n’aime pas accabler après coup, parce que c’est facile de dire « on savait, c’est la faute de l’entraîneur, c’est la faute des joueurs ». Nous ne sommes pas dans le vestiaire, nous ne savons pas ce qui s’y passe. Mais ce que je constate, c’est un gros problème de communication entre le staff technique et l’équipe.
Certains joueurs veulent avancer, d’autres reculent, le pressing ne se déclenche jamais automatiquement. Et il y a eu énormément de changements dans le onze au fil du tournoi. Regarde la France, l’Angleterre, toutes les grandes équipes : elles modifient un ou deux joueurs d’un match à l’autre. Chez nous, c’est systématiquement trois ou quatre. Comment veux-tu construire des automatismes dans ces conditions ?
On s’est satisfait du nul contre l’Autriche, qui a permis d’éviter l’Espagne, pour au final sortir de manière aussi désolante…
Je crois beaucoup au karma. Vouloir calculer ce match pour éviter l’Espagne et affronter la Suisse, je te le dis franchement : j’aurais préféré qu’on joue l’Espagne et qu’on perde contre l’Espagne avec un gros match, plutôt que de perdre contre la Suisse avec un non-match.
Et il y a quelque chose d’ironique dans cette histoire. En 1982, l’équipe nationale d’Algérie a été privée de qualification parce que l’Autriche et l’Allemagne avaient passé un pacte pour s’arranger et se qualifier toutes les deux. Et nous, quelque part, on a fait la même chose, même si rien n’était acté. Tu marques à la 90e minute, tu encaisses à la 93e… Ça sent le calcul. Moi, je dis : on est des hommes, on va jouer l’Espagne, on va leur montrer ce qu’on sait faire. Si on perd, tant pis, c’est une grande équipe, mais on sort la tête haute.
Là, je n’ai pas du tout l’impression qu’on sorte la tête haute. Attention, cette équipe suisse a énormément de qualité, avec des joueurs qui évoluent en Bundesliga ou en France, et on connaît l’excellence du travail des académies suisses. Mais malgré ça, on aurait pu montrer un autre visage.
Venons-en à la tactique. Aligner Maza en faux numéro 9, sans véritable avant-centre, n’était-ce pas une erreur majeure, d’autant qu’on avait déjà vu les limites de ce choix face au Nigeria pendant la CAN ?
Après chaque Coupe du monde, chaque Euro, chaque CAN, les analyses convergent : les plus grandes équipes ont toutes un attaquant de référence. Pas forcément un attaquant exceptionnel, mais quelqu’un capable de fixer deux défenseurs, de jouer en relais, d’attaquer la profondeur. Et nous, on n’a pas ça. Regarde le Maroc : Ismail Saibari n’est peut-être pas un pur numéro 9, mais il reste devant, il fait les efforts, il garde les ballons, il prend les espaces.
Maza, ce n’est pas son travail. Ce n’est pas son jeu de courir comme un fou dans la profondeur. Lui, il a besoin du ballon dans les pieds, de combiner, de dribbler, de venir de plus loin pour chercher les espaces. C’est un vrai numéro 10, dans le profil d’un Olise. Et après, on se demande pourquoi il ne marque pas.
Contre une équipe qui aligne d’excellents défenseurs et un numéro 6 de très haut niveau qui ferme tous les espaces, tu peux le laisser jouer deux heures dans ce rôle, il ne marquera pas.
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Le positionnement d’Aouar sur le côté gauche a aussi interpellé. Il a semblé en grande difficulté athlétique dès qu’il a tenté de déborder.
Mais c’est normal ! Aouar n’est pas un milieu gauche, c’est un numéro 10. Qu’est-ce qu’il va faire sur un côté ? S’il avait 20 ans, tu pourrais te dire qu’il est bon techniquement, qu’on va le faire travailler malgré son déficit de vitesse. Mais il a passé la trentaine, il joue en Arabie saoudite, il n’a plus l’intensité qu’exige un match de Coupe du monde à ce poste. Numéro 10, je ne dis rien. Sur le côté, ce n’est pas son jeu.
À la limite, si tu le fais rentrer à l’intérieur pour libérer le couloir à Aït-Nouri en piston, il n’y a pas de souci. Mais on ne l’a pas vu. Regarde toutes les équipes de ce Mondial : il n’y a qu’un seul joueur par couloir, soit un ailier comme Dembélé, soit un latéral comme Koundé. Jamais les deux en même temps.
Chez nous, il y avait en permanence Mahrez et Belghali à droite, Aouar et Aït-Nouri à gauche. Tactiquement, ce n’est pas normal, ça crée des embouteillages, et on doit évoluer sur cet aspect du jeu. Le football moderne, c’est un couloir extérieur occupé par un seul homme, et le reste qui attaque les couloirs intérieurs ou l’axe. Le Portugal, la Croatie, tout le monde joue comme ça.
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L’Algérie ne s’est-elle pas laissée griser par un jeu de possession qui dépassait ses moyens ? Un football plus restrictif n’aurait-il pas été plus adapté ?
D’accord, on peut faire ça. Mais qui sont les joueurs capables d’exploser en contre pour aller de l’avant ? Mahrez a dépassé les 30 ans, il n’a plus ses jambes de jeunesse, il compense avec son expérience et sa technique, mais ce n’est plus lui qui va te faire un sprint de 30 mètres pour casser les lignes. Aouar, c’est pareil. Maza, pareil. Bentaleb, le pauvre, ce n’est pas son registre non plus. Regarde les courses des milieux de terrain aujourd’hui : ce sont des appels vers les couloirs intérieurs. On n’a pas ça.
En réalité, il n’y a plus d’entre-deux dans le football moderne. Soit tu joues comme le Paraguay, tu restes bas, tu acceptes de moins voir le ballon mais tu te tues à la tâche et tu joues avec ton cœur. Soit tu joues comme la France, avec une vraie possession qui débouche sur des buts. L’entre-deux n’existe plus. Et le problème algérien, c’est qu’on se laisse griser : « lui c’est le meilleur, lui il est très bon ».
Avec tout le respect que j’ai pour l’équipe nationale, on n’a plus de top joueurs ! Quand on a gagné la CAN, on avait des joueurs de très haut niveau, dans la fleur de l’âge, dans de grands clubs. Aujourd’hui, on a des jeunes d’un côté et des trentenaires de l’autre.
C’est donc une fin de cycle que vous décrivez ?
Attention, il est hors de question de cracher sur Mandi, sur Bensebaïni ou sur Mahrez. Ils ont tellement apporté à cette équipe nationale, ce sont des légendes, c’est interdit de leur manquer de respect. Mais à un moment, il faut assumer un changement de génération pour préparer l’avenir. Cette Coupe du monde aurait dû être le pivot de cette transition. Beaucoup de jeunes joueurs, en Algérie ou en Europe, auraient dû en être.
Je ne suis pas là pour critiquer Petkovic ou qui que ce soit, j’analyse ce que je vois. Et je me dis que certains joueurs n’auraient peut-être pas dû faire ce Mondial, justement pour donner de l’expérience à des jeunes qui joueront au plus haut niveau dans les prochaines années. Regarde la Tunisie : elle a tenté un nouveau système, un nouvel entraîneur, de nouveaux joueurs, et ça n’a pas fonctionné du tout.
Le Maroc, lui, s’appuie sur une continuité avec des cadres encore dans la fleur de l’âge, Hakimi n’a pas 30 ans, et il y injecte régulièrement de jeunes talents qu’il fait progresser. Il n’y a que comme ça que ça marche. Si tu ne donnes pas leur chance aux jeunes aujourd’hui, tu ne la donneras jamais.
Le problème de l’Algérie, et du football en général, c’est qu’on veut des résultats immédiats. Le résultat compte, bien sûr, mais la priorité, c’est de créer une nouvelle génération capable, dans quelques années, de rivaliser avec les grandes nations. Et ça commence en Algérie même : quand je regarde le CRB, le Mouloudia, l’USMA ou la JSK, je ne vois pas de joueurs de 16, 17, 18 ans au top, parce qu’on ne leur donne pas leur chance. Il faut une révolution là-dessus.
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Le mal est donc plus profond ? C’est toute la structuration du football algérien qui est en cause ?
Bien sûr, et on le sait très bien. Moi, j’étais en Allemagne quand j’ai commencé à devenir entraîneur, et j’ai vu la révolution de 2006, après la demi-finale perdue à domicile. Ils ont tout changé : des process dans les centres de formation, l’obligation pour tous les clubs d’avoir un centre de formation, des entraîneurs diplômés, des catégories U15, U16, U17 structurées, des préparateurs physiques diplômés, des analystes vidéo.
Et moi, j’entends dire que l’équipe nationale d’Algérie n’a qu’un seul analyste vidéo. Si c’est vrai, c’est un scandale. J’ai un ami qui travaille avec le Congo : ils en ont trois ! Le travail individuel, c’est ça le football moderne : quatre analystes, chacun responsable de six joueurs, du détail sur chaque prise de balle, chaque course, chaque récupération. On a besoin de précision, et on ne l’a pas. Et je ne crois pas que ce soit un problème de compétence : je connais en Algérie de très bons adjoints, de très bons préparateurs physiques.
Si l’Algérie n’avait pas d’argent, je comprendrais. Mais ce n’est pas vrai : on gaspille des milliards sur d’autres dépenses. Il faut investir dans ce qui fait avancer le football d’aujourd’hui, la préparation physique, l’analyse vidéo, la préparation mentale. Et c’est maintenant qu’il faut le faire. Si ce n’est pas aujourd’hui, ça ne se fera jamais.
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La deuxième période contre la Suisse a donné une impression d’abandon général. Ou était-ce plutôt une impuissance, le signe qu’on avait atteint notre plafond de verre ?
Est-ce qu’on avait seulement un banc pour réagir ? Est-ce qu’il y avait des joueurs dont tu te dis : « je les fais rentrer et ils vont tout exploser » ? Non. On a beaucoup parlé de Hadj Moussa avant le tournoi. Je ne l’ai pas vu. Il aurait dû être la révélation de ce Mondial, et ça n’a pas été le cas. Boulbina nous sauve contre le Congo, et derrière ? Est-ce qu’on lui a donné sa chance, est-ce qu’on lui a dit « libère-toi, joue, fais ce que tu sais faire » ? Non plus.
Alors oui, on a atteint une limite, sinon on ne sortirait pas contre la Suisse sur un 2-0. Mais il y a aussi une responsabilité, parce qu’on aurait dû faire mieux. C’est comme à l’école : il y a beaucoup de talent, beaucoup de qualité, mais on ne va pas au bout des choses.
Dernière question, sur un joueur que tu connais très bien : Titraoui n’a pas disputé la moindre minute de cette Coupe du monde.
Je le connais très bien, oui. Et il n’y a presque pas besoin d’en parler tellement c’est scandaleux pour moi. Scandaleux de ne pas utiliser un joueur comme ça. C’est un jeune qui joue en Europe, à Charleroi, à côté de chez moi, et qui est très, très bon. Il est très apprécié en Algérie, c’est le genre de joueur dont tu sais qu’une fois sur le terrain, il fera le travail. Et tu ne le fais pas entrer une seule minute de tout le Mondial ? Ce n’est pas normal !
Je ne tape pas sur Bentaleb, Boudaoui ou Zerrouki, ce sont de bons joueurs. Mais ils ont eu leur chance. Donne-la à ce petit. Il ne peut pas faire plus mal que les autres. Il ne peut pas. Et ça rejoint tout ce que je dis : il faut une continuité dans le travail de la Fédération pour faire progresser les jeunes et les faire jouer, au lieu de rester obsédé par le court terme et le résultat immédiat. Ce n’est pas comme ça qu’on construit une équipe nationale.
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Quels enseignements tirer de ce Mondial, alors ?
L’essentiel, c’est justement de tirer les leçons. Il faut que toute la Fédération s’asseye autour d’une table et réfléchisse sérieusement : qu’est-ce qui s’est passé, comment, pourquoi. Retenir le négatif comme le positif, et surtout réagir, construire quelque chose de nouveau. Aller voir ce qui se fait ailleurs, parce qu’il y a de très bonnes choses en Algérie, mais il y en a aussi dans d’autres pays.
Et ensuite créer la même chose, mais à l’algérienne. Pas à la française, pas à l’anglaise, pas à l’allemande : à l’algérienne, avec notre touche. L’Algérien a ses qualités et ses défauts, mais avec une autre mentalité et une autre base de travail, on peut réussir. J’en suis sûr et certain.
Et je le répète, je ne suis pas là pour accabler les entraîneurs. Je suis entraîneur moi-même, je sais que quand ça va mal, tu cherches un maximum de solutions et que parfois ça ne fonctionne pas. Mais l’équipe nationale, c’est la Rolls-Royce du football algérien. Tu as la possibilité d’y réunir tous les meilleurs joueurs du pays. Quand je vois les autres nations réussir, je me dis qu’on n’a pas le droit de rester à quai. On doit pouvoir réussir.




